Chassé-croisé de valeurs

.. ou la vision d’une sociologue sur le service public et le secteur privé

Parmi les conférences introductives du congrès de l’ABF à Tours, il en est une qui mérite l’attention, à cause du recul qu’elle apporte face au monde contemporain du travail. Danièle Linhart, directrice de recherche au CNRS, ose dire tout haut ce que bien des travailleurs pensent tout bas, sans doute parce qu’elle est française et que les suicides chez France Télécom ont été très douloureusement ressentis par tous ses compatriotes. Elle pose un diagnostic clair mais n’apporte hélas aucune solution. Sans doute vaut-il mieux tout de même être conscientisés et comprendre certains mécanismes qui ne sont pas absents de nos milieux de travail culturels…

 

Du côté du privé

Depuis ’68, les patrons fragilisés ont choisi d’atomiser la classe ouvrière pour l’empêcher de nuire et ce, sous le prétexte fallacieux d’individualiser la gestion des salariés pour prendre en compte leurs aspirations personnelles.

Sur ce socle, se sont mises en place des formes de travail hybrides où la vieille logique prescriptive taylorienne s’oppose à l’implication subjective des salariés, où la planification des tâches doit composer avec l’imprévu. On demande aux salariés tout à la fois d’économiser temps, gestes, moyens et de se créer un code personnel et intelligent. Or le taylorisme permettait, en se prétendant scientifique, d’instituer le contrôle et la contrainte dans le processus de travail ; par conséquent, les patrons désirent le maintenir. Quand il se fissure, c’est donc à l’employé à prendre le relais pour maintenir l’efficacité tayloriste et trois pistes lui sont habilement suggérées pour ce faire : la première réside dans l’autonomie et la responsabilité qui lui sont conférées mais dans une marge de manoeuvre très étroite entre objectifs et moyens ; la deuxième est la mise en scène du client et de ses pressions en termes de délais, d’efficacité et d’adaptabilité ; la troisième passe par une idéologie qui loue le « salarié vertueux », flexible, loyal à son entreprise, qui fait passer son travail avant sa vie privée et vise l’excellence. Le défi présenté est alors d’être « au top », meilleur que les collègues (ainsi, pas de risque de collusion), ce qui permettrait de mettre en lumière les talents personnels et de s’épanouir.

Le constat est que cette logique de mercenariat et du « toujours plus » crée une frustration : la quête narcissique promise n’aboutit jamais. Ce modèle managérial ne marche peu ou prou que chez les jeunes ; prédateur, il avale les jeunes et rejette les plus de 52 ans. S’ajoute à cela le changement permanent institué en outil managérial qui fait que le salarié ne se sent plus jamais chez lui au travail, que le groupe de salariés ne se sent plus jamais entre soi. Cette situation fragilise les travailleurs et peut mener au burn out, voire au suicide…

Du côté du public

Historiquement et quel que soit le niveau de la hiérarchie auquel il se trouvait, l’agent du service public avait une conscience de servir la société, d’être au service de tous, qui lui apportait une certaine sérénité et donnait sens et valeur son travail. La notion d’égalité était valorisée : même service pour tous les usagers, statut identique pour tous les agents qui ont passé un concours et sont employés à durée indéterminée, égalité entre agents et usagers. Le plus souvent, ces sentiments suscitaient un engagement réel dans le travail qui se prolongeait dans un engagement citoyen (associatif, politique…), bref un état d’esprit que les managers du privé s’échinent à établir dans leur personnel. Or cette logique d’implication au travail a été mise à mal par les réformes du service public : privatisations, variété de statuts (intérimaires, CDD…), rentabilisation de chaque service, segmentation de la clientèle (priorité à certains « gros » clients), recours à la sous-traitance qui vide le service public de ses compétences ou les remet en question, etc. Les égalités citées plus haut sont égratignées. Comment alors s’étonner d’un sentiment de désarroi, d’abandon, de dépossession de son métier, d’une impression d’être traité comme des pions et soumis à des logiques professionnelles auxquelles on n’avait pas souscrit ? Le mal-être au travail surgit moins du stress et de la pénibilité que de la souffrance que cause le fait d’être en porte-à-faux avec sa logique personnelle et de n’être pas reconnu.

 

Chassé-croisé

Désormais, les valeurs qui faisaient la force des secteurs s’entremêlent.

Les indicateurs liés à la redéfinition des missions, au questionnement du cœur de métier des services publics sont devenus un enjeu essentiel.

Avoir des clients (qui ont des droits) n’est pas servir des usagers (face à qui on sait quoi faire depuis toujours).

La logique du client-roi se crée même en interne dans les entreprises : une équipe est la cliente de l’équipe précédente dans la chaîne.

La modernisation a pour but essentiel de désagréger les collectifs et la socialisation ; elle joue sur un consensus par définition, une convergence postulée, qui ne permet plus le compromis mais impose ce qui est sensé convenir à tous et convient surtout au plus fort. La vertu n’est plus le progrès mais le changement qui fragilise les agents tout autant que les salariés.

Et les cabinets de consultants se multiplient pour apporter dans chaque secteur des réponses « prêt-à-porter » inadéquates…

 

Vision d’une sociologue d’aujourd’hui… à méditer !

 

Françoise Dury

0
0
0
s2sdefault

Lettre d'information

Adresse e-mail :
S'abonner
 Se désabonner
 

Association Professionnelle des Bibliothécaires et Documentalistes.

Siège social : Chaussée de Charleroi, 85 à 5000 Namur

Bureau : rue Henri Lemaître 78 à 5000 Namur

Téléphone : 0472/94.12.05

Nous contacter 

Suivez-nous

facebook Facebook

google plus Google +

linkedin 1 Linkedin