Le congrès ABF de Clermont-Ferrand en 7 questions

 

Occultant les questions territoriales, les visites, les contacts sur le salon professionnel et autres rencontres jeux vidéo/fablab, je vous propose de parcourir les trois jours du congrès en quelques questions/réponses orientées innovation...

 

Échanger, innover, débattre, coopérer... pour développer l’intelligence collective, telle était l’ambition du congrès annuel de l’ABF du 9 au 12 juin dernier à Clermont-Ferrand, la cité des inventeurs (un ingénieur et un créatif !) du pneumatique. Illustrant le thème « Innovation en bibliothèque : sociale, territoriale, technologique », il a mis en lumière des solutions locales et originales qui s’échafaudent entre citoyens, décideurs et professionnels pour réinventer le modèle et les usages de la bibliothèque. Quelques-unes de ces innovations, venues d’ici et d’ailleurs, ont été égrenées par les intervenants et – comme il est de bon ton de s’auto-appliquer les consignes – les organisateurs avaient augmenté le nombre de sessions interactives au détriment des conférences ex-cathedra.



affiche congres2016Que diriez-vous de « rematérialiser » en bibliothèque ?

Nicolas Beudon de la BPI a un dada : les collections atypiques, soit divers objets autres que des documents, voire autres que des produits culturels, prêtés aux usagers selon la logique de l’économie collaborative. La mode vient des USA. Là-bas, tous ces objets sont intégrés dans le catalogue de la bibliothèque ; en France, il s’agit plutôt de la méthode du bookcrossing. Les bibliothécaires américains y voient une réponse à un besoin, une défense de l’économie circulaire et du développement durable, une façon de développer des savoirs par l’échange et de faire communauté. Les livres ne sont plus des objets rares et difficiles à trouver comme jadis, donc on prête d’autres choses : cravate, outils, instruments de musique, matériel informatique, graines... Une façon de « rematérialiser » la bibliothèque ?



Et pourquoi pas une étalagiste ?

Sara Jorgensen (Bibliothèque de Herning au Danemark) considère la bibliothèque comme la pierre d’angle de la société et l’acquisition de collections non comme un but en soi mais comme un outil pour développer les capacités intellectuelles de tous. Par conséquent, son institution procède à l’élagage automatique (mise en examen du livre qui n’est pas sorti depuis 3 ans), a instauré les collections flottantes entre implantations (moins de logistique !) et, pour les achats, s’appuie sur les compétences particulières des agents. Toutes les collections physiques sont en libre accès mais, les rayonnages étant peu « inspirants », aux 90 % des fonds qui se trouvent au sous-sol sur étagères répondent 10 % d’ouvrages en exposition au rez-de-chaussée, c’est-à-dire choisis en lien avec l’actualité, mis en scène selon les techniques du design et du marketing et renouvelés toutes les trois semaines. Cette présentation originale porte ses fruits puisque les livres ainsi exposés ont un taux de rotation de 40 % ! Ce travail particulier est assuré par 8 bibliothécaires et une étalagiste !



Connaissez-vous le libraire volant ?

Belle expérience de mutualisation réussie par LIRA (Association des libraires indépendants d’Auvergne) constituée juridiquement en groupement d’employeurs : un salarié mobile, formé et adaptable représente les libraires aux événements et salons, fait de la veille entre autres pour détecter les marchés publics, vient en renfort lors des pics saisonniers et remplace les libraires malades ou en congé ; il facture mensuellement ses prestations (soit environ 60 % de son temps) à chacun. Le plus ? Des compétences partagées, un regard extérieur sur le travail et l’opportunité d’initier des projets communs. La difficulté ? Financer les 40 % restants (formation, travail administratif...) Une idée à creuser pour les bibliothèques ?



Et si nous reparlions de médiation (numérique) ?

Pour Silvère Mercier, l’activité du bibliothécaire consiste désormais à concevoir des dispositifs de médiation en les intégrant à des projets pour que leurs publics passent des données à la connaissance. Il s’agit là d’un changement d’état d’esprit qui peut bouleverser car il nécessite de permettre l’inattendu, la contradiction entre réalité et imagination et même l’échec. Pour réussir ce défi, il faut faire de la veille, ne pas craindre le brainstorming encourageant les idées neuves et mettre en place une culture commune dans les équipes. Il faut donc miser sur la formation avec l’aide de médiateurs, formateurs, consultants (auto-formation, formation en équipe, en externe, échange de compétences...) en évitant l’écueil de la formation devenue parenthèse enchantée parce qu’elle ne se raccroche pas à la réalité de l’institution d’où l’on vient.
Pour Lionel Dujol, la médiation est la discipline qui définit l’intervention d’un tiers pour faciliter l’accès, la circulation et l’appropriation du savoir. Faire de la médiation, c’est favoriser la rencontre entre des informations et des personnes par le biais de dispositifs ponctuels ou organisés et/ou qui permettent une rencontre fortuite. N’oublions pas qu’aujourd’hui, l’usager est aussi porteur de médiation !



Connaissez-vous Ranganathan ?

Mathématicien et bibliothécaire indien (1892-1972), il est connu pour être le père de la classification à facettes et avoir énoncé les 5 lois qui portent son nom (Les livres sont faits pour être utilisés - À chaque lecteur son livre - À chaque livre son lecteur - Épargnons le temps du lecteur - Une bibliothèque est un organisme en développement). Lionel Dujol a évoqué cet éminent collègue en introduction de son atelier sur les pratiques innovantes, preuve, comme il l’a bien dit, qu’ « innover, ce n’est pas inventer, ce n’est pas utiliser obligatoirement les nouvelles technologies mais plutôt élargir le champ des usages ». Et de nous lancer l’idée de rendre un usager acteur d’animation en valorisant une de ses compétences (jardinage, piano, tricot, cuisine ou tout autre chose) ; certaines bibliothèques organisent ainsi une journée annuelle de forum d’animations menées par des usagers. Et de nous faire débattre sur l’intérêt d’user des sites de recommandation comme www.jenesaispasquoilire.net tenu par l’équipe de la Médiathèque de Lorient. Et de nous inviter à considérer l’ajout de QRCode dans nos rayons documentaires pour orienter le lecteur vers des sites complémentaires aux livres...



Design thinking, kesako ?

Design fut sans conteste LE mot de ce congrès... et pas seulement à cause de l’étalagiste danoise ! Les designers et les chercheurs en sciences humaines et sociales ont été appelés à la rescousse pour créer une petite boussole afin d’innover avec les usagers : faire s’exprimer les ajustements informels pour les intégrer dans son projet (cfr Renaud Francou de www.fing.org). Bien sûr, les lieux sont importants. La Bibliothèque départementale de l’Isère, par exemple, a requalifié une réserve en un lieu accueillant pour ses usagers (les bibliothèques de son réseau) et a mis ainsi à leur disposition des ressources pour faciliter leurs projets. Mais, au-delà, le design s’intéresse à l’usage et à l’usager pour impliquer ce dernier dans le processus en s’appuyant sur son expertise du quotidien. La démarche du designer répond à une méthode cyclique de conduite de projets dont les trois étapes sont : 1) la compréhension du contexte (souvent par immersion), l’inspiration centrée sur le public (entretiens, observations y compris du non-exprimé), 2) la génération d’idées, le brainstorming, l’élaboration de solutions avec maquette, dessin... pour rendre tangible ; 3) le retour vers le public, l’expérimentation sur prototype, le recadrage. Les usagers doivent être impliqués dans chaque étape de cette co-conception. Cela nécessite de la confiance en l’autre, la capacité à faciliter la créativité, du réalisme, de l’attention aux frustrations et l’acceptation de l’essai-erreur. Il existe des outils pour modéliser le parcours des usagers : scénario d’usage, diagramme d’affinités, cartographie des comportements, carte d’empathie, persona (usagers-types)..., diverses techniques mal connues des bibliothécaires (cfr 100 techniques de design, 2013, www.eyrolles.com/Audiovisuel/Livre/100-methodes-de-design-9782212135626 ou 101 repères pour innover, 2015, www.veroniquehillen.com). Le bibliothécaire-designer a de beaux jours devant lui...



Comment faire face à l’afflux de réfugiés dans nos bibliothèques ?

La Bibliothèque Vaclav Havel (Paris XVIIIe), implantée en 2013 dans un quartier populaire proche d’une antenne de France Terre d’Asile, s’était préparée à recevoir une population multiculturelle. Ses prévisions ont cependant été dépassées, d’abord durant l’hiver 2014-15, lorsque les migrants se sont approprié ce lieu chaud, propre, doté d’internet et de prises électriques au point de créer un problème d’occupation de l’espace, puis, à l’été suivant, quand un camp humanitaire s’est installé sous ses fenêtres pendant deux mois, apportant entre autres problèmes d’hygiène et violences policières. C’est l’équipe en bloc qui a dû réagir : chacun était légitime à régler un problème, tous les bibliothécaires étaient informés au même niveau et unanimes à défendre le droit de tous à disposer des mêmes espaces et des mêmes services. La réflexion a porté d’abord sur la communication : un discours commun face à la surfréquentation et à l’hostilité de certains, la lisibilité des espaces et des consignes au-delà des langues, la traduction des documents administratifs avec l’aide de bénévoles. Ensuite, il s’est agi d’offrir ce qu’une bibliothèque peut offrir : ressources de FLE en ligne, ateliers de conversation, cours d’alphabétisation gratuit par un bénévole, permanences psycho-sociales... mais pas branchement de frigo ! Bibliothécaires, usagers habituels et migrants ont été formés par un responsable du centre de demandeurs d’asile et, enfin, les migrants ont été associés aux services de la bibliothèque (jeux, projection de films muets...). Aujourd’hui, après la participation cicatrisante du quartier à un festival sur les réfugiés, c’est l’heure de l’apaisement, du bénévolat accru, du « on fait comme on peut » ; les compétences des bibliothécaires se sont développées et chacun invente, innove...

 

Françoise Dury, présidente de l'APBD

 

 

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