Retour sur la matinée de réflexion de l'APBD


Vendredi 8 mai s'est tenue à l'Université du Travail de Charleroi une matinée de réflexion initiée par l'APBD sur les enjeux qui traversent actuellement les professions du secteur de la Lecture publique, entre le contexte budgétaire difficile et les orientations politiques nouvelles.

AG Charleroi

 


La situation du secteur de la Lecture publique au printemps 2015


Préalablement au débat, Jean-François Füeg, directeur du Service de la Lecture publique, a accepté de faire le point sur l'actualité du secteur. Comme présagé, il commence d'emblée son allocution en avertissant le public qu'il ne vient pas avec des valises de bonnes nouvelles. Il rappelle ensuite l'importance de la Lecture publique pour la Fédération Wallonie-Bruxelles, 1er secteur culturel parmi ceux conventionnés avec quelque 825.000 usagers, secteur notable en terme de maillage du territoire (145 réseaux) et en constante expansion (en termes d'usagers, d'emplois avec 1252 équivalents temps plein, etc.). Malgré cette importance considérable, Jean-François Füeg souligne aussi que la lecture publique a parfois du mal à faire entendre sa voix.


Il soulève ensuite un paradoxe non négligeable : alors que depuis 2007 la Lecture publique était le secteur le plus refinancé, il est aujourd'hui le plus impacté par les mesures budgétaires. Effectivement, alors que les subventions fonctionnement et animation sont diminuées de 19% chez nous, la diminution n'est de l'ordre que de 1% pour les autres secteurs. La discrimination dans le secteur est par là même difficile à faire valoir vu les précédentes augmentations (24% depuis 2010).


Pour expliquer les augmentations survenues au cours des dernières années, il faut repartir du bien connu décret de 2009. Comme le rappelle le directeur de la Lecture publique, le décret n'a pas changé les pratiques mais s'est plus justement adapté aux nouvelles manières de fonctionner des bibliothèques. Les reconnaissances se sont dès lors basées sur la qualité des plans de développement, et l'on a observé un passage d'une logique dite « ponctuelle » à un système où un pécule est mis à disposition pour financer les activités de l'institution. Ce pécule a augmenté les budgets de manière considérable : depuis 2008, environ 700.000€ étaient ajoutés au budget chaque année pour financer les nouvelles reconnaissances. L'engouement pour le décret a été et continue d'être tellement grand que les premiers « couacs » sont apparus en 2014. D'une part, les bibliothèques sont nombreuses à faire une demande de reconnaissance ; d'autre part, elles acquièrent des catégories élevées. Alors que les prévisions étaient que les institutions obtiennent majoritairement une reconnaissance en catégorie 2, de nombreuses catégories 3 et 4 sont attribuées. Dès lors, les prévisions budgétaires étaient biaisées et, inévitablement, les difficultés financières de la FWB rejaillissent aujourd'hui sur notre secteur.


À ce jour, nous nous trouvons dans une situation floue très insécurisante. Les 22 bibliothèques qui espéraient une reconnaissance au 1er janvier 2015 ne l'ont pas obtenue pour raison budgétaire, et 14 d'entre elles ont introduit un recours qui n'a pas abouti. Au 31 mars, 18 nouveaux dossiers ont été rentrés pour les nouvelles reconnaissances. À ce stade, les dossiers ont été déclarés recevables et devraient suivre une procédure normale, mais il est possible qu'il y ait une pause. Aucune annonce de moratoire n'est officielle à ce jour, mais les perspectives ne sont pas optimistes.


À toutes les bibliothèques reconnues selon les normes décrétales de 2009 ou de 1978, le décret-programme entend donc amputer les subsides de fonctionnement de 19%. En outre, une augmentation de subsides en lien avec un accroissement de la population n'est plus d'actualité et les paliers de progression, déjà institués pour réduire les subsides de fonctionnement sur une échelle de 60 à 100 % en 5 ans, restent bloqués au niveau atteint par chacun en 2014. Les subventions liées aux traitements ne sont quant à elles pas impactées, même si, comme le soulignent certains membres présents, l'emploi pourrait être touché de manière indirecte (par exemple dans le cas des communes avec une forte augmentation de la population ou dans celui où les subventions de fonctionnement servent à payer du personnel).


En écho à cette présentation apparaît une question dans l'assemblée : « Mon PO me demande si ça vaut encore la peine d'être reconnu ». Selon Jean-François Füeg, il ne faut pas hésiter dans le sens où en obtenant une reconnaissance on s'inscrit dans un réseau, lequel est la force vive du secteur de la Lecture publique. Et d'ajouter que « ce qu'on vit entre nous est exceptionnel » : la logique du travail en réseau s'ancre dans une tradition très ancienne et la mutualisation du secteur recouvre des aspects variés (pensons au catalogue collectif, au PNB, au prêt inter-bibliothèques, à l'offre de formations, etc.). La logique où l'on travaille ensemble ne semble pas si naturelle dans d'autres secteurs, et s'inscrire dans un projet collectif qui nous dépasse individuellement en vaut la peine, au-delà des considérations purement matérielles.


Le directeur de la Lecture publique clôture sa présentation en valorisant la dynamique et les nouvelles pratiques qui se sont créées. Les bibliothèques ne fondent plus leur projet sur la transaction de prêts, d'autres choses apparaissent, et il est certain que c'est sur cela qu'il faut tirer la légitimité du secteur. La volonté est bien sûr de prolonger ces changements et Jean-François Füeg assure qu'il restera en contact avec les acteurs de terrain pour communiquer à mesure que les décisions se préciseront.


Entre impulsion décrétale et restrictions budgétaires


Jean-Luc Manise, directeur des services Culture et Éducation Permanente au CESEP, a ensuite pris le relais pour mener le débat avec les 60 professionnels présents. En toile de fond, deux questions dégagées par le CA de l'APBD :

- Comment articuler l'impulsion amenée par le décret et les restrictions actuelles ?
- Quelles sont les perspectives et comment continuer à aller de l'avant ?


Avant de réagir, l'assemblée se préoccupe d'en savoir davantage sur l'actualité des autres secteurs socioculturels, dans le sens où ils constituent des partenaires privilégiés des bibliothèques. Tout comme la Lecture publique, ces secteurs se voient impactés par les mesures d'économie. Les CEC attendaient un décret depuis des années, lequel n'a pas été mis en application, et les centres culturels connaissent un peu les mêmes difficultés. Comme le précise un représentant de l'ASTRAC, les centres culturels sont également victimes d'un gel de leurs subventions depuis 2008, ce qui, cumulé, ramène à une diminution de 15%.


Dans les perspectives qui se dessinent, n'y a-t-il pas des risques que les bibliothèques réduisent le rythme de leurs activités compte tenu des moyens amputés ? La dynamique initiée par le décret pourrait en effet se voir sapée par l'actualité du secteur et pousser certains à ralentir la cadence, mais ce n'est sans doute pas une solution viable. Comme cela est de nouveau rappelé, le décret n'a pas souhaité changer radicalement la manière de travailler des professionnels mais s'est plutôt adapté aux nouvelles pratiques de terrain et aux usagers. Par contre, on rappelle que l'évaluation continue du plan de développement permet de réajuster ses actions au fur et à mesure et qu'il est dès lors possible d'adapter ses priorités en fonction du contexte.


La lourdeur administrative amenée par le décret est elle aussi évoquée. Le temps consacré à l'évaluation, à la rédaction, etc. mène parfois à un épuisement des équipes. L'ère est parfois plus au métatravail qu'au travail à proprement parler. Mais on rappelle aussi que les équipes ont la chance de grossir avec des profils différents, et que ces derniers peuvent permettre de rebondir avec d'autres projets et d'autres manières de voir les choses.


Enfin, les avantages du travail en réseau sont de nouveau soulignés, mais ses faiblesses également. Nos secteurs sont tellement habitués à se serrer les coudes entre eux qu'ils ont appris à se débrouiller. Il faut maintenant profiter du réseau pour se faire entendre, à l'instar de la réaction des théâtres. Effectivement, alors que le secteur de la Lecture publique est extrêmement soudé – preuve en est que presque tout le monde se connaît dans l'assemblée - sa voix reste timide. Et c'est sans doute là qu'une association professionnelle peut fédérer et unir les forces. La question sous-jacente est celle de savoir comment cette association peut, elle aussi, devenir un groupe de pression et quelles sont les pistes d'actions envisageables.


Pistes et moyens d'actions


L'objectif de cette dernière partie du débat a consisté à savoir ce que les membres souhaitaient défendre et, en tant qu'association, comment l'APBD pouvait porter leur voix.


Que voulons-nous défendre ?

Une réponse commune est donnée à la question « Que voulons-nous défendre » : il s'agit de l'application complète du décret, à défendre auprès des politiques.
Derrière cet objectif, une deuxième volonté semble ressortir du débat : le souhait de revaloriser l'image de la profession et des bibliothèques.


Quels sont les interlocuteurs ?

Plusieurs publics sont concernés par l'actualité et la communication future de l'association. On en distingue principalement quatre : les usagers, les non-usagers, les PO et les politiques, auxquels peut s'ajouter le public spécifique des étudiants.


Avec qui ?

Au niveau des ressources, le rôle d'une association professionnelle telle que l'APBD est bien sûr mis en évidence. À la base, l'APBD ne s'est pas positionnée en tant que syndicat de la profession, mais il semblerait que cette nouvelle demande émane des membres.

Une première question consiste cependant à se demander comment mobiliser chez nous avant de mobiliser les différents publics. En effet, le constat est le suivant : parmi les plus de 1200 ETP de la FWB, l'APBD ne compte environ que 220 membres, et seules 60 personnes sont présentes à cette matinée de réflexion. L'assemblée pense donc qu'une première étape consisterait à envoyer un courrier de sensibilisation et de mobilisation aux professionnels pour acquérir davantage de poids vis-à-vis du politique : « rejoignez-nous, ensemble nous serons plus forts ».

Un rapprochement avec les ORUA des différents secteurs est aussi proposé étant donné que bon nombre de revendications sont communes. Si nous parvenons à une concertation de toutes les ORUA, nous représenterons un interlocuteur que le cabinet ne pourra pas nier (note : une réunion entre les acteurs socioculturels a depuis lors été programmée fin mai).


Comment y parvenir ?

Le Plan Lecture constitue notamment une belle opportunité pour les bibliothèques. En effet, il peut constituer un argument dans le sens où les bibliothèques peuvent largement contribuer à l'application du plan lecture ; en contrepartie le secteur de la Lecture publique pourrait demander une application de son décret.

La pétition « Je ne lis plus dans ma commune » du réseau liégeois des bibliothèques est aussi donnée à titre d'exemple. Elle pourrait servir de socle à l'argumentaire de l'association.

Après le courrier adressé à l'ensemble du réseau pour les sensibiliser et les mobiliser, une deuxième étape consisterait donc à travailler à la communication avec les politiques (note à ce propos : une demande de rendez-vous a été adressée à la Minsitre il y a quelques jours et la sollicitation de l'APBD a été entendue). Comme le souligne Jean-Luc Manise, il ne faut pas non plus sous-estimer le rôle de la presse, puisque les contacts avec la presse peuvent eux aussi permettre de toucher le politique.

Leviers d'actions
Plusieurs vecteurs sont mis en évidence comme leviers d'actions.


Les 825.000 usagers sont d'abord signalés comme étant l'un des principaux capitaux des bibliothèques. Cependant, leur vision de l'actualité économique est biaisée. Effectivement, ils ne sont pas forcément conscients des restrictions budgétaires et sont justement de plus en plus satisfaits des services dont ils bénéficient. Cela dit, on se priverait d'une belle ressource potentielle en ne communiquant pas avec eux. Ils sont facilement atteignables via les réseaux sociaux. En outre, il ne faut pas se contenter des usagers mais également cibler les lecteurs potentiels et les non usagers.


Dans le même ordre d'idée, les services rendus à la population pourraient aussi être mis en avant. On propose par exemple de faire une « photographie » de ce que serait la journée d'un citoyen lambda sans bibliothèque. Il serait ainsi possible de lister ce qu'il manquerait au citoyen sans le service (plus d'information, plus d'Eurêkoi, etc.) ou, à l'inverse, citer toutes les petites choses que les gens viennent chercher à la bibliothèque (Monsieur X arrive à 9h à la bibliothèque et il commence sa journée en lisant le journal avant de consulter ses mails. Alors qu'il vient de rencontrer l'un de ses voisins, son fils lui téléphone pour savoir s'il pourrait emprunter pour lui tel livre, etc.). Plusieurs exemples de ce type existent déjà, notamment pour les EPN. Effectivement, un mémorandum de l'importance de ce type de réseau a été publié en 2014 reprenant les actions des EPN en une image.


Toujours dans la perspective des services rendus aux usagers, il semble utile de rappeler la grande accessibilité des bibliothèques, la présence non commerciale dans un créneau horaire très souple. De plus, l'aspect financier ne doit pas non plus être négligé : il faut appuyer là où ça parle aux gens, et c'est certainement le cas de l'argument économique (« chez nous, c'est presque gratuit »). La disponibilité des locaux et leur accessibilité aux citoyens peut aussi constituer un argument.


La valorisation de l'image de la profession
apparaît elle aussi essentielle. L'image du bibliothécaire est bien souvent stéréotypée et une campagne pourrait servir à l'actualiser et la dépoussiérer. C'est d'ailleurs dans cette optique que des capsules vidéo ont été diffusées au Québec, décrivant les facettes du métier de bibliothécaire (campagne Histoire d'une différence). Récemment, l'UCL a elle aussi réalisé une web-série intitulée Biblio-Jack pour présenter les services de ses bibliothèques, en exploitant justement les préjugés liés à la profession. Un fascicule « A quoi sert une bibliothèque ? » a également été publié en France.


Dans cette idée de valorisation et de visibilité, il est important de montrer le travail effectué au-delà du prêt. Pour cela, une autre suggestion consiste à impliquer davantage les lecteurs dans l'organisation de la bibliothèque, par exemple via le bénévolat. Le public peut lui aussi faire figure de partenaire. De la sorte, on peut d'une part alléger le travail des professionnels, et d'autre part montrer une autre dimension du métier. Comme cela est précisé, parmi les usagers, il y a certainement plus d'un talent qui mériterait d'être exploité. Enfin, il est aussi proposé d'instaurer une journée du bibliothécaire afin de mettre en avant cette profession.


Les outils
Au niveau des outils pour communiquer, le courrier est d'abord évoqué pour la communication envers les politiques. La pétition lancée par le réseau des bibliothèques liégeois, « Je ne lis plus dans ma commune », est elle aussi une idée à exploiter. A plus large échelle, pour communiquer avec les (non-)usagers, les réseaux sociaux sont largement cités, de même que l'idée d'une vidéo. La proposition d'une campagne de crowdfunding est aussi faite, mais elle risquerait de mener à une déresponsabilisation du politique.


L'idée serait de réaliser un travail de collecte des argumentaires, de réfléchir à la présentation de la défense de l'image de la lecture et des bibliothèques, et de réutiliser le matériau collecté au moment opportun.



L'APBD prévoit de se réunir en CA d'ici quelques semaines pour poser les premiers choix stratégiques, nourris de cette discussion constructive avec ses membres.

 

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