Nouveaux usages, nouvelles compétences, toujours bibliothécaires ?

 

Soixantième congrès de l'ABF (Association des bibliothécaires de France) sur la thématique « Bibliothèques, nouveaux métiers, nouvelles compétences ». Votre présidente y était... Échos...

 

 

Congrès ABF 2014

  

 

Les responsables de l'ABF n'étaient pas peu fiers d'accueillir, pour l'inauguration de leur congrès annuel à Paris (porte de Versailles) le 19 juin dernier, la ministre de la Culture en personne. Aurélie Filipetti ne pouvait faire moins puisqu'elle a déclaré 2014 « année des bibliothèques », année destinée à remettre la bibliothèque, lieu de proximité et de mixité sociale, au cœur des pratiques culturelles. Il est vrai que l'IFLA tient en 2014 son congrès mondial à Lyon et que la question du redécoupage territorial qui agite la France pour l'heure aura quelques retombées sur le réseau des bibliothèques. Dans son discours, la ministre a cité les chantiers ouverts ou à ouvrir prochainement en matière de lecture publique : le renfort de l'accessibilité pour tous qui passe par un effort envers le public handicapé, des recommandations aux élus locaux à propos des heures d'ouverture élargies et une aide à l'appropriation du numérique afin qu'il ne débouche pas sur une nouvelle exclusion. Elle a aussi marqué son souci du développement de projets d'éducation artistique et de la réflexion sur la place de la bibliothèque dans la cité. Rien qui ne soit très éloigné des préoccupations belges... 

 

Vincent Bonnet, directeur d'Eblida, association qui œuvre surtout auprès du Parlement européen et de la Commission, invité à expliquer sa mission aux professionnels présents à cette inauguration, a rappelé que, contrairement aux règles en vigueur dans le monde physique, tous les livres numériques disponibles dans le commerce ne peuvent être acquis par les bibliothèques, ce qui réduit tout à la fois leur champ d'action et les droits des usagers. Eblida, convaincue de la nécessité d'un cadre législatif européen, mène une campagne d'interpellation de l'Union grâce entre autres à une pétition en dix-neuf langues que chacun est invité à signer.

 

Après un portrait collectif des bibliothécaires brossé en introduction par Claude Dubar, sociologue des identités professionnelles, les auditeurs étaient prêts à s'ouvrir aux trois axes de réflexion que les organisateurs du congrès avaient choisi de décliner : nouveaux profils et nouvelles représentations – les frontières du métier – compétences et formation. 

 

Lors de l'une des premières séances intitulée « Y a-t-il encore un cœur de métier ? », Laurence Rey, de la BNF, vient apporter de l'eau au moulin de l'évolution du métier. Celui de catalogueur, qu'elle connaît particulièrement, passe de la catalographie classique au travail sur les liens, les imports/exports, l'interopérabilité et s'ouvre ainsi vers l'extérieur, ce qui nécessite une importante sensibilisation à ce nouvel écosystème visible sur internet. Quant à l'organigramme, il prend des couleurs de plus en plus transversales, s'alignant sur le management de projets. Ces modalités de fonctionnement en pleine mutation exigent, afin de réduire les appréhensions de chacun, des formations refondues et une sensibilisation à tous les échelons parfois sur le mode ludique. Voilà donc le cœur de métier transformé en capacité de transversalité afin de mieux mesurer les enjeux...

 

 

 Laurence Rey3

Laurence Rey (BNF)

 

 

 

Plusieurs tables rondes abordaient de manière variée les « compétences et formations » et décrivaient par le menu les filières de formation initiale (qui convergent essentiellement vers l'ENSSIB) et celles – très nombreuses – de formation continue, différentes selon que le bibliothécaire évolue dans un cadre territorial ou national. Une grande importance est attachée à la formalisation des cursus des professionnels, un répertoire des métiers existants est sans cesse actualisé et des fiches-métiers disponibles par exemple sur le répertoire du CNFPT. Nous nous confronterons utilement, nous Belges peut-être moins préoccupés de nomenclature, aux trois fiches : « Directrice/Directeur de bibliothèque », « Bibliothécaire » et « Chargé(e) d'accueil en bibliothèque ».


Mais d'autres méthodes d'acquisitions de compétences peuvent être privilégiées. Ainsi, Camille Hubert, élève-conservateur à l'ENSSIB, nous a prouvé que le partenariat pouvait être source de savoirs nouveaux en nous présentant l'exemple de l'Openbare Bibliotheek Amsterdam (OBA) qui accueille en son sein plus de vingt mille documents de l'Internationaal Homo/Lesbisch Informatie Centrum en Archief (IHLIA) sur un espace en libre accès qui comporte également un poste de consultation numérique et deux bureaux d'information tenus par des membres de l'association. Les objectifs du lieu sont, outre l'acceptation des LGBT, la conservation d'une mémoire, l'identification, la visibilité et la valorisation des ressources documentaires et de fiction (toutes empruntables aux mêmes conditions que les collections de l'OBA). Une convention à durée indéterminée prévoit que l'OBA met à disposition un espace de travail et de conservation adéquate et une visibilité, tandis que l'IHLIA apporte ressources, personnel et compétences. Même si l'IHLIA recourt à des bénévoles et l'OBA défend la professionnalisation, un réel échange de compétences s'est enclenché : les bibliothécaires se documentent sur ce fonds spécifique et s'interrogent sur la question de l'inclusion des homosexuels par ce type de services ; les bénévoles de l'association apprennent le métier de bibliothécaire... Un exemple de partenariat à suivre ?


La table ronde intitulée « Et moi tout seul, je fais quoi ? » a retenu l'attention des Belges présents, non seulement parce notre collègue Francine Boulanger de la Bibliothèque communale d'Anhée, y intervenait – aux côtés d'une collègue alsacienne (Annie Quertier de la Bibliothèque municipale d'Illfurth) et de Camille Brouzes, documentaliste de lycée professionnel à Cerny (Essonne) – mais aussi parce que la problématique de l'organisation d'une équipe minimaliste touche plus d'une bibliothèque wallonne. Dépassant le récit du quotidien d'une « femme-orchestre » bien narré par Annie Quertier, la réflexion de Francine Boulanger a débouché sur une analyse intéressante des avantages et inconvénients de la solitude ainsi que sur des conseils pratiques : pour bien s'organiser, lister les actions, décomposées en tâches simples, puis les classer par priorité ; prévoir des objectifs précis, pertinents, planifiés, réalistes et réalisables, et les ressources adéquates ; être motivé et s'autoriser à réussir ; fixer les limites de nos actions (gestion du temps, repos, évaluation, remédiation) ; anticiper entre autres en insérant automatiquement les tâches récurrentes dans le planning ; éviter la procrastination ; recourir à des trucs et astuces pour gagner du temps (logiciel performant, bénévoles fiables, mutualisation d'un maximum de tâches avec l'opérateur d'appui, les bibliothèques homologues et les acteurs socio-culturels locaux). Francine Boulanger rappelle que la polyvalence ne constitue en rien une forme d'anti-spécialisation mais, au contraire, un véritable défi.

 

 

Francine Boulanger2

Francine Boulanger

(Bibliothèque communale d'Anhée)

 

 

 

Quant à Camille Brouzes, il nous a présenté les missions du « prof-doc » le plus souvent seul dans son établissement : accueillir (une quarantaine d'heures par semaine), gérer un fonds, initier à la recherche documentaire et ouvrir au monde. Les difficultés inhérentes sont évidemment la nécessité de fixer des priorités et l'isolement. Seul à pouvoir convaincre du bien-fondé de ses projets et à porter l'image du métier – donc à combattre certaines représentations –, il doit s'accommoder de son identité hybride entre enjeu pédagogique et service documentaire. Pour y arriver, la seule recette est de s'appuyer sur autrui : le catalogage, les bibliographies, le dépouillement voire les séquences pédagogiques réalisés ailleurs, les réunions de « bassins », les exigences des professeurs de disciplines, la veille documentaire, les échanges nombreux avec les pairs via revues, réseaux sociaux, association...


Le regard sur la formation de la présidente de l'Association des Directeurs de BDP rejoint chez nous celui des responsables d'opérateurs d'appui. Prestataire de formation pour l'ensemble de son département et souvent appelée comme "recruteuse", Laëtitia Bontan explique qu'il est important de former, outre les bibliothécaires, les directeurs culturels, les élus, les partenaires afin de faire évoluer les représentations. Il s'agit, avant de définir des contenus, de réfléchir en termes de stratégie sur la structuration du réseau. La BDP est un laboratoire d'analyse des informations, un levier de développement du territoire ; pour que son offre de formations soit adéquate par rapport à l'évolution du métier, elle doit, au-delà de la réponse aux besoins de remise à niveau et d'échanges, être un lieu de conseil et d'accompagnement. L. Bontan s'interroge : qu'est-ce qui est attendu aujourd'hui du bibliothécaire ? Est-il toujours compétent en matière de politique culturelle sur un territoire, de stratégie, de négociation, de conduction de réunion...? La formation, outre les contenus propres aux bibliothèques, doit apprendre à fédérer un réseau, à considérer les enjeux de société, à sortir de la représentation de loisir pour celui de service public, à faire face aux évolutions... Une formation externe afin d'être confronté à d'autres situations ne serait-elle pas indispensable ? À la même table, Joëlle Muller rappelait utilement de former aussi aux questions stratégiques les stagiaires que nous accueillons et de prêter une attention particulière à tous les niveaux de la hiérarchie, les plus diplômés étant aussi les plus demandeurs de formation continuée et les moins diplômés les moins enclins à se déplacer pour une formation.

 

 

 

Laetitia Bontan2Laëtitia Bontan

(présidente de l'Association des Directeurs de BDP)

 

 

 

Et si la question de la formation se posait en des termes plus originaux ? Voici trois exemples concrets.


La Bibliothèque départementale de la Sarthe, dont le champ d'action est bien sûr l'action culturelle sous la forme d'aide aux bibliothèques en collections, soutien technique et formation, a mis en place un dispositif de formation autour du handicap pour sensibiliser, informer et donner des pistes concrètes d'action dans le but d'une meilleure intégration de ces publics. D'après son directeur, Frédéric Guéguen, mobiliser le personnel de la BDP puis des bibliothèques municipales et récolter des expériences ne furent pas chose facile. Frilosité ? Difficulté d'appréhender le handicap ? Manque de perception de l'intérêt ? Même si le bilan fut mitigé (on prêchait à des convaincus ?), le processus a permis de mettre sur pied une journée d'étude et de réaliser un guide sur l'accueil des publics handicapés : aménager, appréhender le public, accueillir, développer des partenariats. Au-delà de nouvelles compétences, on a compris qu'il était question là de faire naître plutôt un nouvel esprit.


Pour Anne-Gaëlle Gaudion, de la Bibliothèque de Villepinte, l'acquisition des compétences naît de la maîtrise des outils, du matériel, ainsi que de la pratique, bref de la découverte des usages... et des usagers qui peuvent vous en apprendre beaucoup. Elle évolue en effet dans le domaine des jeux vidéo, de plus en plus répandus dans les médiathèques françaises de toutes tailles et souvent sujet de craintes pour les bibliothécaires. Vu l'évolution rapide du secteur, elle rappelle que l'on peut se former seul grâce aux mooc (modules d'auto-formation), aux échanges sur Facebook ou à la veille professionnelle (par exemple, tapez « jeux vidéo en bibliothèque » dans votre moteur de recherche). On peut aussi acquérir des compétences en groupe grâce aux offres des organismes de formation, aux ateliers pratiques, aux journées d'études... Signe des temps : les fiches de poste prennent en compte les compétences en jeux vidéo et médiation... Et puis rappelez-vous : Videogames are bad for you ? That's what they said about rock and roll ! (S. Myamoto)


Signalons au passage que cet apprentissage grâce aux usagers trouve des échos dans les propos de Lotta Muurinen, l'invitée finlandaise. Dans le nouvel « urban workshop » ouvert en 2013 à Helsinki et orienté sur les technologies, la plupart des animations et des ateliers sont pris en charge par les usagers eux-mêmes. Ils ont d'ailleurs accès aux nombreux équipements du lieu (imprimantes 3D, bancs de montage vidéo et audio, etc.) en dehors des heures d'ouverture : on leur confie clés et code d'entrée et les problèmes sont rarissimes. Voilà une réponse à une demande des usagers sans coût en personnel !


Laurence Hazeman de la Médiathèque d'Antony mise quant à elle sur les compétences conjointes et la bibliothèque inclusive qui se met à l'écoute des habitants pour devenir dispositif de cohésion sociale dans un quartier sensible et de grande précarité. Son maître-mot est la co-participation. Bien sûr, une réflexion de politique de ville et des envies de participation des habitants ont accompagné la construction de la Médiathèque. Cependant, l'équipe a dû « faire pour prouver » ; l'officialisation a été progressive. Le premier pas est la cartographie des lieux fréquentés par les habitants, la liste des partenaires divers ; l'équipe prend donc le temps, s'invite à des groupes de paroles, reçoit et rend visite aux habitants et aux médiateurs. Ensuite, elle peut lancer un projet annuel qui s'organise en plusieurs étapes chronologiques : pendant l'été, faire le bilan éventuel de l'année écoulée, collecter les envies, prospecter, tester des thèmes, se renseigner sur les cycles généraux du réseau municipal ; dès la rentrée, mettre sur pied des ateliers qui préparent à la co-participation et doivent aboutir à une exposition, colonne vertébrale du projet ; ensuite, lancer diverses animations réalisées en partie par les participants aux ateliers, amener un groupe particulier à prendre complètement en charge une animation tout public qui valorise son travail ; enfin, prévoir un temps festif final. Par exemples, une exposition « Ronde des tissus » est née d'un atelier FLE sur les mots de la couture ; un slameur, aidé d'un groupe de collégiens, a donné un spectacle puis une scène ouverte festive que les collégiens ont immortalisés par un reportage photographique. La recette se résume donc à écouter, consulter, participer, collaborer. Et l'on apprend ensemble...

 

 

 

Laurence Hazeman2Laurence Hazeman

(Médiathèque d'Antony)

 

 

On pourrait rendre compte de bien d'autres choses vues ou entendues dans les espaces de conférence mais aussi dans le salon, tout entier dédié aux préoccupations des bibliothécaires,... et dans les couloirs ! Si vous souhaitez un autre regard sur ce congrès, n'hésitez pas à consulter le blog de Marie Lequeux, présente elle aussi à Paris.


Un congrès ne s'arrête pas à l'heure de sa clôture ; il crée des liens professionnels voire amicaux qui sont autant de ponts entre les réflexions et les expériences de ceux qui se revendiquent de ce beau métier en évolution permanente.

 


Françoise Dury

Présidente

 

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